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Enfance : la voix des sans voix (communiqué de l’ancienne défenseure des enfants / France)

Actualité mise en ligne le 27 avril 2012

Dans la campagne présidentielle qui s’achève, quelle place aura-t-elle été réservée aux enfants ? Pratiquement aucune, si ce n’est un discours bienvenu sur l’école qui ne résume pas, il s’en faut, le débat sur l’enfance.

Les enfants ne votent pas, dira-t-on..., ils sont donc littéralement sans voix, sans vote, utile ou inutile. Seuls les adultes parlent pour eux, par procuration, par délégation, instrumentalisant la parole et les attentes qu’ils prêtent à la génération qui les suit. Alors ces quinze millions de sans voix s’expriment autrement. Ils parlent même beaucoup, mais entre eux, comme s’ils se savaient inaudibles pour ceux qui parlent en leur nom. Et les adultes contemplent, stupéfaits, cette frénésie de communication qui les place hors circuit, au sens propre de l’expression. Les nouvelles technologies fonctionnent ainsi comme d’immenses machines en circuit fermé, bannissant le regard extérieur, celui-là même qui pourrait autoriser la communication.

Mais les enfants ne parlent pas seulement à travers des technologies inventées par des ingénieurs, eux-mêmes à peine sortis de l’enfance. Ils s’expriment aussi en creux, par des refus, des rejets qui confinent au boycott. La plus éclatante de ces expressions n’est autre que leur relation avec l’institution où ils passent le plus clair de leur vie éveillés, l’école, cette école qui peine même à prononcer le mot enfant et ne veut connaître que des élèves.

Des études savantes sont menées pour analyser les difficultés extrêmes de notre système scolaire à s’adapter à un monde nouveau. Pourquoi l’école, en France, ne parvient-elle pas à intégrer l’idée que les enfants ont changé, qu’ils ne demandent pas seulement aux adultes de leur transmettre un savoir, mais aussi de leur montrer ce qu’ils sont, tout autant que ce qu’ils font ? Relisons Camus, si souvent invoqué aujourd’hui. Camus qui, en 1957, dédia son Prix Nobel à l’obscur M. Germain, son maître, lui écrivant à son retour de Stockholm : "Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue à l’enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé". Relisons aussi Jaurès qui, dans sa "Lettre aux instituteurs" écrivait : "Les enseignants n’enseignent pas tant ce qu’ils savent que ce qu’ils sont".

Il ne suffira pas d’apporter au profond malaise qui entoure l’école des réponses d’appareils. L’école a bien évidemment besoin d’enseignants, dont la formation a été mise à mal par les décisions politiques aberrantes de ces dernières années. Elle a aussi besoin de bien d’autres personnels. Pour ne citer que cet exemple, la France ne dispose que d’un médecin scolaire -les plus mal payés de tous les médecins salariés- pour 10.000 enfants et la situation des infirmières et des assistantes scolaires n’est pas plus enviable, bien au contraire.

Ce n’est là qu’un exemple du sous-investissement que notre pays a manifesté depuis de très longues années à l’égard des plus jeunes de sa population. Un constat analogue peut être fait à propos de la justice des mineurs : sous-dotée en personnels, elle a en outre fait l’objet, au cours de ces dernières années, de véritables attaques idéologiques, visant à la vider de sa spécificité.

Plus que jamais la justice des mineurs doit être renforcée et sa double mission réaffirmée : réprimer et protéger, comme l’avaient préconisé, de manière visionnaire, les auteurs de l’ordonnance de 1945.

Bien d’autres exemples pourraient être cités, de l’indispensable prise en compte de l’enfance dans le débat public. Le quinquennat qui s’achève aura vu, faut-il le rappeler, la suppression de fait d’une institution, le Défenseur des enfants, qui avait précisément pour objet de porter la parole des sans voix.

Cette institution, créée par le législateur en 2000, à l’instar de ce qui existait déjà dans 12 autres pays -qui sont aujourd’hui 80- a été fondue au sein du Défenseur des droits. Elle y coexiste désormais aux côtés de ce qui fut le Médiateur de la République, la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité) et la CNDS (Commission Nationale de Déontologie de la Sécurité).

Aucune de ces institutions n’avait démérité, bien au contraire.

Le Défenseur des droits dispose désormais de l’autorité que lui confère la Constitution, ce dont on ne peut que se féliciter. En revanche, la Constitution n’a nullement fixé le périmètre de cette nouvelle institution dont le gigantisme apparaît aujourd’hui au grand jour et où les enfants ont disparu. C’est la loi qui a fixé ce périmètre. C’est aussi la loi qui, à mon sens, devrait impérativement rendre aux enfants un Défenseur indépendant dont notre pays, comme les autres démocraties, ne peut pas se passer.

Les Nations unies ont vertement reproché à la France une telle évolution dont personne n’a compris la logique, sauf à penser qu’elle avait exagérément dérangé. Il est temps de répondre aux enfants qui, si nous n’y prenons garde, finiront par ne même plus nous poser de questions.

Claire Brisset, ancienne défenseure des enfants (2000 - 2006)

(carte blanche publiée dans Le Monde de ce 26 avril)